Certains sujets semblent comme à distance des recherches, des analyses et des commentaires anthropologiques, alors même qu’ils constituent des objets de recherche centraux de disciplines voisines. Ainsi en va-t-il de la guerre comme objet privilégié des historiens et pourrait-on même dire structurant de certains courants de la recherche historique. Hérodote comme Thucydide ont posé les bases d’une pratique de l’historiographie autour des temps de guerre, cherchant les causes des conflits passés. À l’inverse, l’anthropologie sociale n’en fait pas un objet d’étude en soi malgré quelques productions notables sur la question outre-Atlantique (Fried, Harris et Murphy, 1967; Nordstrom, Robben, 1995; Waterston, 2009). En France, l’étude de la guerre sera même envisagée comme un domaine séparé de la sociologie et de l’anthropologie, la polémologie, sous l’impulsion de Gaston Bouthoul (1991). Les pionniers de la discipline ont d’ailleurs consacré des textes à la guerre et aux causes de la Première guerre mondiale notamment, mais dont la dimension socio- anthropologique est secondaire voire absente (Durkheim et Denis, 1915; Lévy-Bruhl, 1915). Peut- être l’horreur des deux guerres mondiales aura laissé son empreinte sur l’épistémè européenne, lui laissant en héritage une mauvaise conception de la question guerrière, la traitant comme d’un état d’anarchie chronique où règne la loi du plus fort lorsque l’autorité morale vient à manquer (Durkheim, 1893 : 3), ou bien d’un échec des échanges entre groupes (Lévi-Strauss, 1943). Le terme de guerre est d’ailleurs peu défini dans ces travaux – semant la confusion entre conflits, affrontements ou combats armés – mais prend valeur de signe d’asocialité. On peut aussi s’étonner avec Christian Geffray que « la vie sociale en guerre reste communément contenue en lisière du propos anthropologique ou sociologique, de sorte que les anthropologues éprouvent le sentiment de transgresser une frontière épistémique là où ils ne font qu’accompagner la situation des populations avec lesquelles ils travaillent » (1999 : 213). Ceci n’empêche en rien que certains anthropologues se soient attelés avec plus ou moins de succès aux problèmes des fonctions politiques de la guerre (Clastres, 1977), de leurs causes sociales (Geffray, 1990), de réflexions sur les origines de la guerre (Darmangeat, 2025), des relations entre guerres, situation coloniale et ethnicisation (Taylor, 2000).
Si certains travaux de l’anthropologie classique ont documenté les pratiques de guerres, les rôles politiques de pacification, les relations et rites guerriers, la guerre est envisagée par certains anthropologues comme l’un des faits caractéristiques de certaines cultures là où d’autres seraient
presque essentiellement et par opposition des cultures pacifiques (Guerreiro, 2007). Les explications socio-historiques se trouvent parfois malheureusement évacuées de l’analyse. Après avoir rappelé que la recension des faits de guerre sur la période précoloniale du continent africain en dessine un portrait relativement paisible, Michel Adam s’est essayé à une analyse synthétique des guerres africaines contemporaines. Il en retire que ni la récurrence, ni l’intensité ni même la violence des guerres observées dans la période postcoloniale ne peuvent être expliqués par de quelconques prédispositions culturelles à faire la guerre ou ramenés à des faits de structure, mais que ce sont bien des facteurs historiques qui entrent en jeu (Adam, 2002 : 169)
Les situations de guerres sont parfois à l’inverse reléguées au rang des objets secondaires, envisagées comme des situations qui altèrent la normalité du terrain, dans la mesure où l’ethnographe ne peut y travailler comme à son habitude et que les pratiques, comportements, seraient marqués du sceau de l’inordinaire. En effet, envisagée comme « moment de rupture sociale profonde », la guerre donnerait à voir un envers de la vie sociale « normale » en tant que « les normes et valeurs “sûres” y sont remises en question, transgressées ou inversées. » (Reysoo, 2001). Cela ouvre alors à une réflexion sur le banal et l’exceptionnel, le trivial et l’anodin. S’agissant de certaines géographies, le banal n’est-il pas plutôt le contexte de guerre que la vie quotidienne paisible ?
Axe 1. Le métier d’ethnologue face aux conflits
De Bronislaw Malinowski, fait prisonnier d’honneur lors de son séjour en Australie pendant la Première Guerre mondiale, à Alfred Métraux dont la mission au Chaco entre 1932 et 1933 se déroula en pleine guerre du Chaco opposant la Bolivie et le Paraguay (Córdoba, 2016), l’anthropologie s’est construite dans des contextes divers de guerre, affectant la pratique des ethnologues de manières tout aussi variées. Cet axe invite à des discussions méthodologiques. Comment le travail des anthropologues est affecté par les situations de guerre, qu’il se trouve sur le terrain des conflits ou à distance. Il s’agira de questionner les effets politiques de la guerre, de la censure des chercheurs aux interdictions de se rendre sur le terrain en passant par leur identification à un camps ou à un autre (Reysoo, 2015). Quels sont aussi les effets affectifs de la guerre sur le travail d’ethnologue : quels rapports à son terrain lorsque l’on est pris dans les conflits ou à distance de ce que vivent les personnes avec qui l’on a tissé des liens ? Quels statuts des données collectées à distance ? Comment et pourquoi observer les conflits ? Une anthropologie de la guerre et de la paix se réduirait-elle par ailleurs à une observation directe des conflits et de leur résolution ou de leur empêchement ?
Axe 2. La vie sociale : entre faire la guerre et faire la paix ?
La guerre comme la paix est quelque chose que l’on fait socialement. Elles mettent en jeu tout un système de valeurs qui communiquent. Elles supposent des acteurs et actrices et les transforment (Huët, 2024). Les secondes sont d’ailleurs bien souvent oubliées et réduites à une position passive de victimes de la violence ou de pacifistes contre certains travaux qui ont documenté la prise des armes par les femmes (Reysoo, 2016; Flach, 2016) ainsi que leur pouvoir sur la possibilité d’entrer en guerre ou non (Brown, 1970). Cet axe invite donc à interroger ce qui fait ainsi que celles et ceux qui font la guerre et la paix : quelles sont les institutions, les acteurs, volontaires ou non, directs ou indirects, les motivations, les pratiques qui permettent de définir les temporalités sociales du conflit ainsi que celles qui le précèdent et celles qui marquent sa fin. De même, la résistance pour rétablir une situation de paix implique parfois pour certains de prendre part aux conflits. Il s’agira bien sûr
d’envisager cela comme un continuum et interroger également ce qui reste. Les interventions pourront ainsi porter sur les traces mémorielles, matérielles, qui traduisent les effets de la guerre dans les périodes de post-conflits, de même celles qui traduisent la recherche de la paix, de l’apaisement, les pratiques de pacifications. Elles pourront s’intéresser aux pratiques mémorielles et aux croyances (Kwon, 2012 ; 2018), aux identités – celles de vétérans, d’ex-combattants – qui actualisent le passé guerrier et impliquent divers modes de coexistences entre les individus (Mieth, 2013).
Axe 3. Ce que dissimulent guerres et paix
La reconfiguration des cadres géopolitiques de l’après-Guerre Froide en contexte de capitalisme global investit le travail des anthropologues par bien d’autres chemins. Au cœur d’un projet impérialiste qui ne dit plus son nom, les guerres d’Afghanistan et d’Irak au début du millénaire ont remis à jour les pratiques de recrutement d’anthropologues au sein des troupes d’occupation USA, suscitant une dénonciation qui demeure peu connue parmi les chercheurs (Network of Concerned Anthropologists, 2001). Moins stigmatisée que l’investissement ouvert dans la « contre- insurrection », l’implication de la discipline dans les nombreux projets de peace building ou de reconstruction post-conflit, fait écho avec les thèses de ces anthropologues qui insistent sur la convergence entre le développement, dans son tournant humanitaire, et l’économie politique de la guerre permanente (Duffield, 2001, 2007). Ainsi la gouvernance globale ne ferait de la guerre et de la paix que deux dispositifs interconnectés, où la « responsabilité de protéger » se confonde avec le
« droit de punir », occultant par une nouvelle rhétorique transnationale des dynamiques de domination d’héritage colonial (Mamdani, 2010). Dans ce cadre, loin d’être la vraie alternative, la paix contribuerait davantage à la réitération d’un état de guerre (Lazzarato, 2023), réduisant les perspectives de tant de résistances, révolutions ou luttes de classes qui continuent en dépit de leur normalisation et invisibilisation par la pensée hégémonique néolibérale. La paix imposée aux vaincus peut également étendre les effets de la guerre, de la violence des vainqueurs, par la promulgation de lois injustes, de politiques ségrégationnistes ou ethnocidaires (Jaulin, 1970). Ce dernier axe interroge le décryptage du faux dualisme entre guerre et paix dans des contextes situés, et son potentiel pour la reconstruction d’une anthropologie critique et d’une pratique ethnographique militante.
Calendrier
Date limite d’envoi des propositions : 29 mars 2026
Dates des journées d’études : 4 & 5 juin 2026
Comité d’Organisation
Pierre-Alexandre Delorme (CERREV – Caen) – Stéphane Corbin (CERREV – Caen)
Barbara Casciarri (Université Paris 8 – LAVUE)
